Grimpaoliques Anonymes

Publié le 24 Juin 2008

Bien entendu toute ressemblance avec des personnages fréquentant le forum www.camptocamp.org ne serait nullement fortuite. Toute ressemblance avec des personnes habiles de la plume ou de l'objectif le serait encore moins.



Ils sont cinq, assis sur des chaises métalliques au rembourrage usé par les innombrables âmes en peine qui se sont succédées dans cette pièce aux peintures décrépites. Sur la porte  une affichette indique « groupe de soutien au victimes d’addictions ». Sous cette obscure dénomination se cache l’antre du professeur Bisotiben, spécialiste mondialement reconnu dans le traitement des addictions. En trente ans de carrière on ne compte plus le nombre d’accros au jeu, à l’alcool ou à la drogue qu’il a pu soutirer à un funeste destin. Il a même réussi à faire lâcher à des accros du petit écran leur télécommande au profit d’un roman de Pennac ou du dernier Fred Vargas. Pourtant les cinq d’aujourd’hui représentent un défi nouveau pour le médecin à la carrière si riche en succès.


 

Parmi ses patients du jour se trouve homme d’environ 35 ans, au cheveux courts et aux pieds duquel traîne une sacoche d’appareil photo. A sa gauche, un autre homme a l’allure professorale attend silencieusement tout en corrigeant quelques copies. Son voisin quant à lui doit être Québécois si le docteur se fie au Charabia incompréhensible qu’il à prononcé avec un accent terrifiant en entrant dans la pièce. Vient ensuite une petite blonde qui détonne fortement au milieu de cette assemblée principalement masculine. Le dernier de cette petite troupe semble tout droit sorti de la boulangerie du coin. D’ailleurs ses cheveux et son visage portent encore des traces de farine. Le docteur ne s’étonnerai même pas si son patient s’éclipsait pendant la séance pour aller sortir du four quelques croissants et autres pains au raisin.

 


Le médecin commence de sa voie calme et sereine de psychiatre expérimenté :

« Bonjour, je suis le professeur Bisotiben et je suis ici pour vous aider à trouver les moyens de traiter votre addiction… qui est quelque peu nouvelle pour moi je vous l’avoue. »

Puis se tournant vers l’homme à l’appareil photo,

« Si vous voulez bien commencer, présentez vous et exposez nous votre problème s’il vous plait. »

L’homme commence alors avec un sourire crispé :

« Bonjour… je m’appelle Jean William.

_BONJOUR JEAN WILLIAM !! répondent en cœur les quatre autres.

_Heu… et bien disons que… il y a trois ans j’ai acheté une tente que je trouve tellement géniale que  je ne supporte plus de dormir dans ma chambre. J’ai été obligé de la remonter dans mon salon pour réussir à fermer l’œil. La semaine dernière j’étais en train de rêver à mon voyage au Spitzberg l’été dernier quand la sonnette m’a réveillé. J’ai cru que c’étais l’alarme de mon système anti-ours et je me suis précipité dehors avec mon fusil…

_Et que s’est il passé ? demande le médecin.

_C’était le facteur qui apportait une lettre recommandée. Il a pris peur et a appelé la police. J’ai fini au poste. En plus chez moi ils ont trouvé deux phoques qui logeaient dans mon sauna et comme ma femme est blonde, ils ont cru que c’était une Islandaise en situation irrégulière et ils l’ont embarquée aussi. »

 


Après que les applaudissement d’usage eussent cessés, le médecin continue :

« Nous allons maintenant passer la parole à votre voisin. Bonjour…

_Bonjour, je m’appelle Jean Marc.

_BONJOUR JEAN MARC !!

_Moi je suis professeur et j’avais demandé à mes élèves de m’imaginer une suite à un extrait de Premier de Cordée. Un d’entre eux a voulu faire passer son héros par un sérac de la face nord du Mont Blanc et là j’ai perdu mon calme. Je lui ai mis une bulle pour imprudence idiote en ajoutant qu’il  y avait un passage moins exposé aux risques objectifs par la droite. Trois jours après j’ai été convoqué par le proviseur. Il m’a dis… heu… il m’a hurlé qu’il n’était pas nécessaire qu’une face soit en condition pour qu’elle puisse figurer dans une rédaction de français et m’a menacé de me mettre un coup de pied là où il pensait si je recommençais. Je suis pas doué pour penser comme un proviseur mais j’ai un mauvais pressentiment… »

 


Vient ensuite le tour du Québécois dont le discours, une fois débarrassé de l’accent et des expressions endémiques à sa lointaine province canadienne, doit ressembler à cela :

« Bonjour, je m’appelle Jean Pierre.

_BONJOUR JEAN PIERRE !!

_Le mois dernier, il faisais encore trop mauvais pour aller dehors, et comme ça faisais presque trois mois que je n’avais pas planté un spit, j’étais en manque. Alors quand Gère Mène – c’est ma compagne -- est revenue à la maison avec deux cadres à fixer au mur j’ai pas résisté. J’ai attrapé mon perfo et j’ai commencé à poser deux spits de 12 sur le mur de la salle à manger, mais… »

Devant le silence qui suit le médecin soulève une paupière.

« Mais ?

_Mais le placo n’a pas résisté et la cloison s’est effondrée. . Faut dire Gère Mène avait toujours voulu une cuisine américaine, pourtant là ça n’a pas semblé trop lui plaire. »

 


Déglutissant avec peine devant la succession des histoires les plus loufoques qu’il ait jamais entendu durant ses séances, le psychiatre se tourne vers la blondinette en espérant revenir à un peu plus de raison.

« Bonjour je m’apelle Aurore.

_BONJOUR AURORE !!

_Il y a quelques années je me suis installée dans les Pyrénées Orientales et depuis je suis folle du Canigou. Il est partout : dans ma cuisine, dans ma chambre, dans ma salle de bain, et même dans ma voiture. Si il y a trois jours de mauvais temps d’affilé et qu’on ne le voit plus, j’ai des frissons, des tics des tremblements, j’en dort plus la nuit. La dernière fois qu’on a eu une semaine de mauvais temps j’étais à la limite d’acheter un chien juste pour être en contact avec quelque chose qui porte le nom de Canigou au moins deux fois par jour. »

 


Ayant vu tous ses espoirs de normalité voler en éclat et ne sachant plus à quoi s’attendre, le professeur Bisotiben laisse alors la parole au Mitron.

« Bonjour je m’appelle Alban.

_BONJOUR ALBAN !!

_Moi je suis Boulanger à Chambéry  et après le travail quand j’ai un peu de temps j’aime bien aller faire un tour en Montagne près de chez moi. L’autre jour je me baladais dans un coin paumé de Chartreuse quand je l’ai vue. Et depuis rien ne va plus, je suis tout chamboulé. Je sale les éclairs, je laisse brûler les pains au chocolat. A la maison pas mieux, hier j’en ai même laissé refroidir mes diots.

_Est ce que je peux vous demander ce que vous avez vu ? questionne le professeur.

_La plus belle falaise que j’ai jamais croisée. »

Dans l’assistance des grognements se font entendre, des dos se redressent et l’écume apparaît à la commissure des lèvres tandis que le Mitron continue sa description, parlant de rocher béton, de gouttes d’eau, de bombés. Autant de termes dont le docteur ignore tout mais qui semblent faire frémir ses patients. C’est Jean Marc qui lui coupe le premier la parole :

« Y’a du dévers ?

_Un peu » répond Alban.

« Y’a des spits ? » renchéri Jean Pierre.

« J’en ai pas vu.

_Si ça se trouve on peut faire des bonnes photos ! » réagit Jean William le boîtier à la main…

« ON A QU’A Y ALLER TOUT DE SUITE !!!!!»  hurlent ils alors en cœur. Ils ont presque franchi la porte quand la blondinette qui était restée jusque là silencieuse se lance à leur poursuite en hurlant à son tour :

« ATTENDEZ MOI PT’ETRE QU’ON VOIT LE CANIGOU DE LA BAS !!!! »


 

Le docteur Bisotiben est encore abasourdi et se surprend à regretter ses alcooliques et autres cocaïnomanes habituels quand un homme vêtu d’une polaire du CAF d’Annecy et portant sur son sac une énorme paire de raquettes à neige entre dans la pièce.

« Bonjour, excusez moi d’être en retard, c’est bien là la réunion des Grimpaoliques Anonymes ?? Je m’appelle Jean Luc… »

Rédigé par Seb

Publié dans #Recits

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Thomas 27/03/2009 11:56

Excellent ton texte, très bien senti...

Seb 27/03/2009 12:55


Merci, les personnages réels qui m'ont inspirés le texte avaient bien maché le travail en ayant des personnalitées bien trempées et qui gagnent à être connues. Ca me fait penser qu'il faudrai que
je ressorte mon stylo pour refaire un petit récit, j'ai plusieurs idées dans un coin de la tête, on verra bien ce que ça donne.